
«Footballeur professionnel» – rêve ou illusion? L’éclairage de deux experts
Nervosité, états anxieux et menaces sur les réseaux sociaux: telle est la réalité à laquelle sont confrontés de nombreux joueurs et joueuses de football professionnels. Le psychologue du sport Alain Meyer et le coach mental Steven Schüller évoquent ce qui a évolué dans le bon sens, les améliorations encore nécessaires et les raisons pour lesquelles la vie de joueur professionnel peine à répondre aux besoins fondamentaux de l’être humain.
En début d’année, Ronald Araújo, joueur du FC Barcelone, s’est exprimé ouvertement, après une pause d’un mois, sur les crises d’anxiété dont il souffrait depuis plus d’un an et qui avaient fini par le conduire à la dépression. Depuis la fin de sa carrière, en 2025, Cédric Brunner, ancien joueur de Brack Super League et de Bundesliga, témoigne lui aussi régulièrement de la pression liée à la performance, qui a lourdement pesé sur son parcours. Ces témoignages sont loin d’être isolés. De plus en plus de joueurs, en activité ou à la retraite, brisent le silence sur les exigences du football professionnel et leurs conséquences. Le «métier de rêve de footballeur» serait-il une illusion? Alain Meyer, psychologue du sport notamment auprès de l’équipe de Suisse féminine et du FC Saint-Gall, ainsi que Steven Schüller, coach mental accompagnant depuis plus de dix ans des athlètes olympiques et des champions du monde et d’Europe, livrent leur analyse.
La santé mentale dans le football suisse
De plus en plus de clubs font appel à des coachs mentaux et à des psychologues du sport. Selon Alain Meyer, la Brack Super League reste toutefois encore trop peu engagée en matière de santé mentale. Si la plupart des clubs investissent désormais dans l’accompagnement psychologique de leurs joueurs, des progrès importants restent à accomplir, notamment en matière de sensibilisation. Steven Schüller estime lui aussi que les clubs n’accordent pas encore à cet enjeu toute l’attention qu’il mérite.

Alain Meyer est psychologue du sport et ancien gardien de but professionnel. Il accompagne des sportifs de haut niveau évoluant sur la scène internationale, parmi lesquels Raphaël Wicky, Cedric Itten et Sydney Schertenleib. Il intervient également auprès du FC Saint-Gall en tant que consultant et exerce, depuis 2021, les fonctions de psychologue du sport auprès de l’équipe de Suisse féminine.

Ancien joueur du championnat d’Allemagne de tennis, Steven Schüller connaît bien la pression mentale inhérente au sport de haut niveau. Depuis plus de dix ans, il accompagne des athlètes olympiques ainsi que des champions du monde et d’Europe dans leurs disciplines respectives.
S’ouvrir, au risque de paraître faible et de compromettre sa carrière
Si les mentalités évoluent progressivement, la santé mentale demeure peu abordée dans le monde du football. Steven Schüller dresse le constat suivant: «À l’échelle de la société, nous sommes sur la bonne voie. La santé mentale bénéficie d’une écoute croissante.» Le chemin reste néanmoins long. Selon lui, cette réticence s’explique notamment par les codes qui régissent encore le football masculin, où parler ouvertement de ses difficultés est souvent perçu comme un aveu de faiblesse. De nombreux hommes peinent toujours à exprimer leurs émotions et à les gérer. Il suppose également que de nombreux joueurs craignent d’être relégués sur le banc s’ils se confient et «montrent une faiblesse». Meyer souligne le paradoxe de cette perception. À ses yeux, la force et la performance ne s’opposent pas à la vulnérabilité: elles supposent aussi d’être capable de l’assumer.
«Les footballeurs professionnels exercent une activité magnifique, mais qui ne correspond pas vraiment aux besoins fondamentaux de l’être humain. Ils sont constamment exposés au regard des autres et doivent toujours répondre aux attentes.»
– Alain Meyer
Le métier de footballeur fait-il vraiment rêver?
Cédric Brunner a confié à la SRF qu’au cours de sa carrière professionnelle, il n’était presque jamais parvenu à prendre plaisir à jouer. Il ne pouvait jouer l’esprit libre que lors des rares rencontres sans enjeu. La pression psychologique qui pèse sur les footballeurs professionnels est-elle souvent sous-estimée par le grand public? Alain Meyer voit dans le témoignage de Brunner un «exemple particulièrement frappant». Il rappelle toutefois qu’il faut d’abord prendre la mesure du caractère «hors norme» des performances exigées de ces joueurs. «Je serais plus inquiet si quelqu’un entrait dans un stade bondé sans ressentir la moindre réaction», explique-t-il. Dans un tel contexte, il est parfaitement normal que le système nerveux végétatif monte en régime. «Les footballeurs professionnels exercent une activité magnifique, mais qui ne correspond pas vraiment aux besoins fondamentaux de l’être humain. Ils sont constamment exposés au regard des autres et doivent toujours répondre aux attentes.» Selon Meyer, le problème tient au fait que de nombreux joueurs ne disposent d’aucune stratégie pour faire face à cette pression. Il est donc essentiel de les sensibiliser à ces enjeux. «De la même manière que l’on entraîne son corps, on peut aussi entraîner son mental. Si Brunner avait bénéficié des outils nécessaires, il aurait probablement davantage apprécié sa vie de joueur professionnel.»
Steven Schüller partage ce constat. Sa longue expérience lui a montré qu’un grand nombre de joueurs professionnels traversent, au cours de leur carrière, des difficultés comparables à celles du Zurichois. Il regrette que Brunner n’ait manifestement pas trouvé le moyen de prendre plaisir aux matchs, alors même que des solutions existent. Avec les moyens adéquats, il aurait pu apprendre à mieux apprivoiser cette pression.
La nonchalance dans le football professionnel: véritable insouciance ou simple façade?
Per Mertesacker, champion du monde avec l’Allemagne en 2014, a raconté qu’avant chaque coup d’envoi, il devait lutter contre des nausées, au point de ne plus rien manger durant les heures précédant le match. À l’inverse, des joueurs comme Michael Olise ou Lamine Yamal donnent l’impression d’être constamment détendus, sur le terrain comme en dehors. Cette nonchalance n’est-elle qu’une posture, ou ces jeunes prodiges sont-ils réellement imperméables à la pression? Pour Meyer, la réponse ne fait aucun doute: «Il se passe forcément quelque chose en eux. En dix-huit ans, je n’ai jamais rencontré un sportif ayant affirmé que tout cela le laissait complètement indifférent. Nous sommes des êtres humains, et ce type de réaction est parfaitement normal. Plus un enjeu compte pour nous, plus notre organisme réagit. Je ne dirais pas qu’Olise ou Yamal cherchent à ‹masquer leur stress›. Ils ont plutôt développé, consciemment ou non, des stratégies efficaces pour maîtriser la pression. Ils parviennent à rester ancrés dans le présent, sans se laisser envahir par les questions.»
Schüller parle, à ce propos, de «stress positif». Selon lui, Olise et Yamal semblent trouver, sur le terrain, le juste équilibre entre tension et relâchement. «En revanche, il nous est impossible de savoir, à distance, comment ils vivent les instants qui précèdent ou qui suivent les matchs.»
Réseaux sociaux et haine en ligne
Sur les réseaux sociaux, les commentaires haineux et les menaces sont devenus monnaie courante, jusqu’à se transformer parfois en véritables campagnes de harcèlement. Peut-on simplement les ignorer? Et serait-ce seulement souhaitable? «Non, répond Meyer. Tout être humain éprouve le besoin psychologique fondamental d’être reconnu et accepté. Quoi qu’on en dise, ce genre de commentaires nous affecte. Les réseaux sociaux représentent une source de stress considérable pour la santé mentale. Il est impossible de faire comme si ces messages n’existaient pas.» Meyer précise toutefois que les réseaux sociaux n’ont pas que des effets négatifs et présentent aussi des côtés positifs. L’objectif est donc d’élaborer des stratégies adaptées et de trouver la bonne manière de les utiliser. «Avec mes clients, j’examine souvent les réactions que ces commentaires suscitent. J’essaie de leur faire comprendre qu’ils sont à la fois des footballeurs, avec tout ce que ce rôle implique, et des êtres humains. Ces attaques visent leur rôle de joueur, pas la personne qu’ils sont.» Meyer recourt souvent à une comparaison: «Imagine que tu passes devant la gare et qu’un type, une canette de bière à la main, t’insulte. Comment réagirais-tu? Combien de temps continuerais-tu à y penser? Probablement pas très longtemps.» Sur les réseaux sociaux, il est toutefois beaucoup plus difficile de prendre ce recul. «Le téléphone est toujours à portée de main et les commentaires restent accessibles en permanence. Ils finissent ainsi par prendre davantage de poids. Pourtant, au fond, la situation s’apparente souvent à celle d’un supporter ivre qui lance une insulte à un joueur. Celui-ci poursuit son chemin et l’oublie aussitôt. Adopter ce même état d’esprit peut aider à mieux faire face aux commentaires en ligne.»
Schüller estime, lui aussi, qu’il est impossible de faire totalement abstraction de ce type de messages. Il juge donc essentiel de définir une «ligne de conduite claire» dans son usage des réseaux sociaux. Cette précaution est particulièrement importante pour les sportifs professionnels, souvent encore très jeunes et, de ce fait, un peu plus sensibles aux jugements et aux influences extérieures.
Les footballeurs professionnels supportent-ils moins la pression qu'autrefois?
«Revenons vingt ans en arrière et comparons la situation à l’époque. Les réseaux sociaux n’existaient pas, les sollicitations extérieures étaient nettement moins fortes et le football était lui aussi différent. Aujourd’hui, il est donc indispensable d’investir davantage dans la santé mentale. Chaque joueur qui ose se confier et évoquer ses difficultés contribue à faire évoluer les mentalités. Parler demande beaucoup de force et de confiance en soi. Il est d’autant plus essentiel que les professionnels disposent d’un espace de parole où ils ne sont pas constamment contraints de se montrer forts et irréprochables», explique Meyer.
Selon Schüller, la pression la plus lourde reste toutefois celle que les joueurs s’imposent à eux-mêmes; et celle-ci ne serait pas plus forte qu’autrefois. La situation a en revanche profondément changé sur le plan extérieur: l’exposition médiatique a pris une ampleur considérable, tandis que les joueurs ne peuvent plus se déplacer avec la même liberté. Il ne faut sous-estimer ni cette pression permanente ni le sentiment d’être enfermé dans une «cage dorée».
Pourquoi traiter les symptômes ne suffit pas
Alain Meyer se réjouit de voir un nombre croissant de joueurs et d’anciens professionnels évoquer ouvertement leurs difficultés. Il regrette toutefois que leurs témoignages contribuent parfois, souvent à leur insu, à perpétuer l’idée que la psychologie du sport n’intervient qu’en cas de problème. Or, son travail ne se résume pas à la gestion des situations de crise. «Je ne travaille pas avec le FC Saint-Gall uniquement lorsqu’un joueur traverse une période de souffrance aiguë. Notre objectif est avant tout d’instaurer une dynamique de développement. Les joueurs doivent être sensibilisés à ces questions et comprendre comment préserver leur équilibre psychologique.» Selon Meyer, de solides compétences psychologiques sont indispensables au plus haut niveau. Mais travailler son langage corporel, pratiquer le dialogue intérieur ou recourir à la visualisation ne suffit pas. «Ma tâche principale consiste à aider le joueur à comprendre son propre fonctionnement.»
Schüller illustre cette approche globale à l’aide du modèle de l’iceberg. La partie visible représente la conscience, autrement dit les pensées que nous percevons activement. La partie immergée, bien plus vaste, symbolise l’inconscient, où s’enracinent nos expériences, nos croyances et nos schémas émotionnels. «Pour qu’un travail mental produise des effets durables, il faut remonter à la source du problème, qui se situe généralement dans l’inconscient. Traiter uniquement les symptômes visibles ne suffit pas. En restant à la surface, on laisse inexploité un potentiel considérable.»
La prévention, dès les catégories de jeunes
Meyer et Schüller défendent tous deux une approche fondée sur la prévention. «Dans nos sociétés occidentales, nous avons tendance à attendre qu’un problème survienne avant de consulter. Pourtant, nous mettons tout en œuvre pour prévenir autant que possible les blessures physiques. Pourquoi ne pas adopter la même démarche en matière de santé mentale? La prévention reste toujours la meilleure solution. Plus on attend, plus le bagage que l’on porte s’alourdit», souligne Meyer. Il insiste également sur la nécessité de sensibiliser les jeunes le plus tôt possible. Aborder ces questions dès l’enfance contribuerait à les dédramatiser et, peut-être, à empêcher qu’elles ne deviennent taboues.
«S’investir consciemment dans un domaine où l’on cesse d’être footballeur peut être extrêmement bénéfique pour la santé mentale.»
– Alain Meyer
Trouver un équilibre en dehors du sport
En 2019, Francisco Rodriguez a révélé publiquement souffrir de dépression. Le benjamin des trois frères Rodriguez s’est ensuite découvert une passion pour la poterie. Comme il l’a confié à TeleZüri, cette activité l’aide à retrouver une forme de sérénité. Pour Meyer, il est essentiel de disposer de tels espaces de décompression. «Je parle souvent de ce que j’appelle des ‹univers parallèles›. S’investir consciemment dans un domaine où l’on cesse d’être footballeur peut être extrêmement bénéfique pour la santé mentale. Beaucoup de joueurs s’identifient exclusivement à leur métier. Cela n’a rien d’anormal en soi, mais peut devenir problématique, notamment lorsque les projecteurs s’éteignent et qu’une question finit par surgir: ‹Qui suis-je, au fond?› Se construire un univers en dehors du football – apprendre à jouer d’un instrument, fonder une famille ou s’adonner à la poterie – peut apporter énormément. C’est un principe bien établi dans les recherches sur la résilience. Je leur conseille toujours de ne pas trop se demander si une activité est faite pour eux. Le mieux reste encore d’essayer.»
L’être humain derrière le footballeur
Les parcours de Cédric Brunner, Francisco Rodriguez et de bien d’autres le montrent: la vie d’un footballeur ne se résume ni à la gloire, ni au succès, ni à la passion. Derrière les stades pleins, les victoires éclatantes et les salaires mirobolants se cache un univers marqué par une immense pression et un jugement permanent.
Le rêve de devenir footballeur professionnel n’est pas nécessairement un mirage. Mais pour qu’il demeure un rêve, et ne se transforme pas en fardeau, il est essentiel de ne jamais perdre de vue l’être humain derrière le joueur.
Source image de couverture: Microsoft Copilot (généré par l’IA)
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Le premier mot que j’ai prononcé était «ballon». Aujourd’hui encore, presque tout dans ma vie tourne autour du football. D’ailleurs, quand je ne me trouve pas moi-même sur le terrain, j’évoque les dernières infos concernant les championnats suisses et étrangers et je partage mes réflexions sur la Brack Super League. Mais ma passion pour l’écriture va au-delà de ça... Qu’il s’agisse de sport, de société ou de culture, j’écris, parce que selon moi, la langue est plus qu’un simple moyen d’arriver à ses fins. Elle est aussi un outil, un loisir et un refuge.
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