
Monopoly: le jeu capitaliste aux origines anticapitalistes
Au Monopoly, l’objectif est de bâtir un empire immobilier et de ruiner ses adversaires – le jeu capitaliste par excellence! Mais à la base, sa créatrice avait une tout autre idée derrière la tête: elle voulait attirer l’attention, par le biais du jeu, sur les problèmes résultant de la répartition inégale de la richesse et du pouvoir, dans une perspective de critique sociale.
Si l’on tape «Monopoly» sur Google, on tombe rapidement sur la page Wikipédia qui définit le jeu de la manière suivante: «Le Monopoly est un jeu de société américain. Le but du jeu consiste à ruiner ses adversaires par des opérations immobilières. Il symbolise les aspects apparents et spectaculaires du capitalisme, les fortunes se faisant et se défaisant au fil des coups de dés.» Les règles sont donc claires et simples: si tu parviens à mettre tes adversaires sur la paille, tu gagnes. Pourtant, Elizabeth «Lizzie» Magie Phillips, la créatrice du jeu «The Landlord’s Game» (en français: «Le jeu du propriétaire terrien»), prédécesseur du Monopoly, voyait les choses autrement. Elle cherchait à sensibiliser le grand public aux dangers de la propriété foncière monopolistique.
Alors comment ce concept, à la base éducatif et anticapitaliste, a-t-il pu devenir un jeu où les joueur·euse·s de tous âges cherchent à précipiter leurs adversaires dans la faillite, et sont même félicité·e·s pour cela?
Un jeu éducatif à visée pédagogique
L’intention d’Elizabeth Magie était de nature pédagogique. Elle voulait mettre en lumière les aspects sombres du capitalisme et les graves répercussions de l’accumulation de biens immobiliers sur le reste de la population. Mary Pilon, qui a écrit la biographie de Magie, a expliqué que la créatrice du jeu cherchait à «dénoncer les méfaits de l’enrichissement au détriment des autres» (en allemand). Et il s’agit là de l’essence même du jeu: le plus riche gagne, et les autres, ruinés, perdent – preuve de l’inéquitabilité du système. Cette dynamique n’est toutefois pas explicitement reflétée dans le jeu, il s’agit plutôt d’un objectif sous-entendu. C’est la victoire qui prime, pas le message sociocritique implicite. Après une partie, personne ne se demande vraiment ce que cette mécanique révèle sur les rapports de force économiques, on se réjouit simplement de la victoire.
C’est précisément là que l’on voit à quel point le Monopoly actuel s’est éloigné de l’idée originale de sa créatrice, remplaçant ainsi la réflexion critique par l’acceptation silencieuse et l’approbation du statu quo. Ce qui au départ se voulait être une réflexion critique sur la propriété foncière et l’inégalité sociale s’est mué en une compétition divertissante où le message politique passe généralement au second plan, sans que les joueur·euse·s en aient nécessairement conscience ou que l’on puisse le leur reprocher.
Une femme en avance sur son temps
«The Landlord’s Game» n’était pas la première invention de Magie. À 26 ans, elle a déposé un brevet pour un système qu’elle avait elle-même mis au point et qui facilitait l’insertion du papier dans les machines à écrire. Elle a également acquis une certaine notoriété grâce à une annonce de journal délibérément provocante dans laquelle elle se proposait ironiquement à la vente au plus offrant en tant que «jeune esclave américaine». Elle critiquait les contraintes sociales et la conception misogyne selon laquelle, pour les femmes, le mariage constituait quasiment la seule sécurité sociale et économique.
Elizabeth Magie naviguait entre l’art, la politique et la société; elle était non seulement sténographe, comédienne et autrice, mais aussi féministe engagée et ardente défenseure du georgisme. Cette doctrine économique part du principe que la propriété privée naît du travail personnel, tandis que les ressources naturelles – en particulier la terre – appartiennent à la communauté. Les partisan·e·s du georgisme préconisent que les propriétaires fonciers versent une contribution à la société, sous forme d’impôt. La théorie porte le nom de l’économiste Henry George, qui tenait la propriété foncière et les monopoles pour responsables de la pauvreté dans les villes. Le capitalisme serait certes efficace pour créer de la richesse, mais échouerait à la distribuer. Les georgistes comme Elizabeth Magie s’efforçaient de diffuser les idées de George.
Deux règles, deux visions
À l’origine, le «The Landlord’s Game» avait deux règles distinctes. La première consistait à récompenser l’ensemble des joueur·euse·s lorsque l’un·e d’entre eux gagnait de l’argent – grâce à l’impôt unique (Single-Tax) – et atteindre ainsi un équilibre social. L’objectif de la deuxième règle était quant à lui de ruiner les adversaires en créant un monopole. C’est cette dernière variante, qui servait à démontrer la cupidité, qui s’est imposée au détriment de la première, qui visait à promouvoir un système plus juste. La raison? Probablement parce que la variante sociale était tout simplement moins divertissante que la variante monopolistique, même si la créatrice souhaitait sensibiliser à la justice sociale et encourager la population à agir dans l’intérêt du bien commun.
Du message politique au best-seller
Le représentant en chauffage Charles Darrow, qui se retrouva au chômage pendant la Grande Dépression au début des années 1930, découvrit le jeu et s’y intéressa. Il le fit connaître après l’avoir légèrement modifié et ensuite fait breveter. Plus tard, il vendit les droits aux Parker Brothers. Pendant longtemps, Darrow a été présenté comme l’inventeur de ce jeu, qui est rapidement devenu un immense succès et génère des milliards encore aujourd’hui. La véritable origine du jeu n’a été dévoilée que plus tard: en 1976, un procès a révélé que Magie en était la véritable créatrice. Elle n’aurait reçu qu’environ 500 dollars pour son invention – une somme certes non négligeable pour l’époque (cela équivaut à environ 11 000 dollars actuels), mais dérisoire comparée aux gains de Darrow et aux revenus générés par le jeu.
Critique et diffusion mondiale
Le Monopoly a souvent fait l’objet de critiques, parce qu’il ne se contente pas seulement d’illustrer les mécanismes capitalistes et la formation de monopoles, il les récompense aussi de manière ludique. Dans les États communistes, comme la RDA ou l’URSS, le jeu de société était interdit. À ce jour, il ne serait toujours pas commercialisé en Corée du Nord et à Cuba. Mais depuis plus de neuf décennies, le Monopoly jouit d’une immense popularité dans 114 pays et est disponible dans 47 langues. Plus de 250 millions d’exemplaires auraient été vendus jusqu’à présent. Un succès qui montre à quel point le jeu est ancré dans la culture.
Le Monopoly est également souvent perçu comme un jeu familial ou pour enfants, permettant d’apprendre de manière ludique la gestion de l’argent, de la propriété ou le respect des règles. Cette perspective n’est cependant pas incontestée. Natascha Helbling, doctorante à la chaire de psychologie du développement, dans le domaine de la petite enfance et de l’enfance, à l’Université de Zurich, n’apprécie pas particulièrement ce classique des jeux de société. Jouer est important pour le développement des enfants, mais le Monopoly serait «trop monotone», confie-t-elle au magazine Beobachter (en allemand). Elle préfère les jeux coopératifs, «car les joueur·euse·s sont tous·te·s dans le même bateau et gagnent ou perdent ensemble», poursuit-elle.
Quand la créatrice perd la partie...
À travers son jeu, Elizabeth Magie voulait montrer que la concentration de terres et d’argent entre quelques mains mène inévitablement à la pauvreté et à l’injustice sociale. Le Monopoly était censé être un avertissement; une preuve ludique que le capitalisme débridé déséquilibre les sociétés. Ironie du sort: ce même avertissement est devenu le symbole de ce qu’il critiquait. Aujourd’hui, le Monopoly enseigne moins la responsabilité sociale que la concurrence, l’éviction et la maximisation des profits. Le message original n’a pas disparu, mais il est éclipsé par le plaisir de jouer et la soif de victoire.
D’une certaine manière, Elizabeth Magie a donc encaissé une double défaite: financière d’une part, car elle n’a guère profité du succès économique de son jeu, et idéologique d’autre part, parce que l’idée critique derrière The Landlord’s Game est à peine perceptible dans les règles actuelles du Monopoly. Avec un peu de recul et compte tenu de son désir de justice sociale, l’évolution du jeu semble paradoxale.
Source image de couverture: Joshua Hoehne | Unsplash
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Le premier mot que j’ai prononcé était «ballon». Aujourd’hui encore, presque tout dans ma vie tourne autour du football. D’ailleurs, quand je ne me trouve pas moi-même sur le terrain, j’évoque les dernières infos concernant les championnats suisses et étrangers et je partage mes réflexions sur la Brack Super League. Mais ma passion pour l’écriture va au-delà de ça... Qu’il s’agisse de sport, de société ou de culture, j’écris, parce que selon moi, la langue est plus qu’un simple moyen d’arriver à ses fins. Elle est aussi un outil, un loisir et un refuge.
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