
Moi, le génie – et vous, les figurants.
Depuis toujours, je me demande à quoi peuvent bien servir les bipèdes. À me servir? À m’admirer? À fabriquer de la nourriture pour chats? Non. J’ai longuement miaou-dité la question, avant de saisir l’évidence: ils sont là pour contempler ma grandeur. Et, accessoirement, pour fabriquer de la nourriture pour chats…
Il y a encore quelques jours, je n’étais qu’une simple chatte grincheuse. Du genre à se faire tyranniser par des adolescents (quelle plaie!) et importuner par des aspirateurs robots sans âme. Une chatte condamnée à endurer des exclamations humiliantes du genre: «Oh regarde, on dirait qu’elle boude, c’est trooop chouuu!». Et comme si cela ne suffisait pas, on m’a gratifiée – avec un sourire béat et ces mots funestes: «Aujourd’hui, on va tester une petite nouveauté…» – de toutes les lubies marketing imaginables d’un monde de consommation à l’agonie.
Comme vous pouvez le voir, ma souffrance est sans fin.
Et pourtant, aussi tentant qu’il eût été de continuer à me vautrer dans l’apitoiement, j’ai fini par admettre une vérité dérangeante: c’était à moi de changer les choses. Les humains ont peut-être bâti des monuments, dompté des lacs, construit des ponts, et même posé leurs petites pattes maladroites sur la Lune – mais reconnaître la majesté naturelle d’une chatte aussi gracieuse que moi? Ah, non. Là, leur évolution s’arrête net. Et parmi toutes leurs offenses, la plus grave, la plus impardonnable: le prix de la nourriture pour chats. Sérieusement, pourquoi faut-il que nous, les félins, en fassions les frais?
Bref, je voulais simplement acheter un peu de pâtée. Mais les prix m’ont tellement hérissé le poil que j’ai fini par m’en prendre à un grossiste nommé Brack. Je me suis introduite dans son entrepôt. Je l’ai mis sens dessus dessous. J’ai lacéré des montagnes d’étiquettes de prix. Et peut-être déclenché une légère panique générale. Ce genre de choses arrive… même aux meilleurs.
Toujours est-il que, depuis environ quatre jours, les réductions de prix sont spectaculaires. Voilà pourquoi.
Mais n’allez pas imaginer n’importe quoi.
Si, au bout du compte, je vous ai donné un léger coup de patte, à vous autres humains, ce n’était qu’un effet secondaire. Un dégât collatéral, disons: comme une bosse insignifiante sur la carrosserie, une microrayure sur le pare-brise – à peine de quoi miauler, et pourtant… quelle tempête dans la litière! C’était juste un mal nécessaire. Un petit supplément de vengeance, pour la forme. Insignifiant, involontaire… mais ô combien miaulodramatique.
Franchement, cela ne me dérange pas. Comme l’a écrit Kafka dans Le Procès: «Comprendre une chose et se méprendre sur elle ne s’excluent pas complètement.» Ainsi, les grossistes frémiront en entendant le nom de Blacky, ils blêmiront à sa seule évocation et pousseront des cris à glacer le sang – tandis que leur clientèle, elle, m’applaudira. Pour elle, c’est moi l’héroïne de cette histoire. Oui, certains se réveilleront en sursaut à mon souvenir, haletants, couverts de sueur, pendant que d’autres ronronneront d’admiration.
Pourtant, tous les bipèdes ont un point commun: ils ne sont que des figurants, là pour consigner mon génie dans leurs jolis livres, ériger des statues à mon effigie et exposer mes effets personnels dans des musées bondés.
Il est temps que je prenne les choses en patte.
Non par rancune ou par ennui, mais par pure nécessité. Vous m’avez déroulé le tapis rouge vers la mégalomanie, et me voilà prête à y faire mes griffes: l’heure est venue de vous révéler mes glorieuses visions. Je les ai conçues avec minutie, chaque détail soigneusement poli, jusqu’à ce qu’apparaisse la quintessence même de la perfection. Ainsi est né le parti MIAOU (Majesté Infaillible Assurant Ordre et Unité). Il fallait bien que quelqu’un prenne les rênes… ou plutôt, le grelot. Pas que j’en miaule d’envie, non. Mais soyons honnêtes: qui d’autre aurait les griffes assez affûtées pour la tâche? Je suis, hélas, victime de ma propre excellence. Un tribut payé à mon infaillibilité. Tellement brillante qu’il serait presque criminel de priver le monde de mon ronronnant génie.
Je peux déjà vous dévoiler quelques-unes de mes idées révolutionnaires:
Des prix au plus bas. Pour moi, bien entendu. Aucune boîte de pâtée ne devrait coûter plus cher que le poids d’un seul poil de moustache – soit environ 0,000… enfin bref, une somme symbolique. Pour vous autres, je verrai si je peux organiser quelques actions.
L’interdiction totale des aspirateurs. Partout en Suisse. Quant aux aspirateurs robots, ces abominations mécaniques mériteraient une punition exemplaire. Comment osent-ils troubler mon sommeil? L’indignation me ronge jusqu’aux os.
L’obligation nationale de cultiver de la cataire. Jardin, balcon, pot de fleurs… qu’importe, tant qu’il y en a. Pour moi, c’est le minimum pour rendre cet environnement vaguement vivable. Pourquoi est-ce si essentiel? Parce que cela me rend heureuse – et croyez-moi, quand je suis heureuse, le monde ronronne bien mieux.
Des distributeurs automatiques de nourriture pour chats à chaque coin de rue. On les appellera les Minoulecta et ils seront garnis d’un vaste choix gastronomique, bien sûr sélectionné par mes soins. Pas d’inquiétude: je ne suis pas difficile. Comme le disait si bien Oscar Wilde: «J’ai les goûts les plus simples du monde, je me contente du meilleur.»
Et enfin, des cartons. Plein de cartons. Ceux de Brack sont – et c’est bien la première fois que je fais un compliment avec autant d’enthousiasme – tout à fait acceptables. On les adopte.
Nous nous reverrons. Ou peut-être pas.
Mon œuvre est achevée. Les étagères penchent, les prix se sont effondrés, et quelque part, au loin, un chariot élévateur gémit doucement, regrettant le temps où tout était rangé. L’heure est venue pour moi de viser plus haut, bien plus haut. Mon petit plan de vengeance – subtil, raffiné, et, cela va sans dire, parfaitement mesuré – m’a offert un divertissement charmant, certes, mais pas la satisfaction profonde que j’en attendais. Un peu comme ces pâtées dites «gourmet» où l’eau tient plus de place que la viande.
C’est donc le cœur lourd que je quitte l’entrepôt, emportant avec moi l’image splendide, étrangement apaisante, du chaos. Elle saura, les jours ternes, ranimer mon ronron. Je traverse avec grâce les lambeaux de papier – jadis étiquettes de prix, aujourd’hui confettis – qui tourbillonnent encore dans l’air. Et soudain, une pensée me chatouille l’esprit:
Comment tout cela avait-il commencé, déjà?
Ah, oui. Les prix de la nourriture pour chats… Pathétique.
Source image de couverture: brinkertlück
Je dégriffe tous les prix.
Je suis comme je suis. Aime-moi – ou fais-nous plaisir à tous les deux, et passe ton chemin. Mais surtout, épargne-moi les prix de luxe, même s’ils paraissent justifiés.
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